
ÉVA
Éva aura bientôt 81 ans mais elle a oublié son âge, elle ne se souvient plus du nom de ses enfants… Elle souffre de la maladie d’Alzheimer, cette cruelle affection qui s’empare de la mémoire de ses victimes et ravage le cœur de leurs bien-aimés !
Je me sens si impuissante en lisant la tristesse dans les yeux de mon mari. Je veux tant lui promettre que tout ira bien. Si seulement je pouvais déchirer ce mystérieux voile qui engloutit sa maman depuis deux ans. En y réfléchissant bien, je crois qu’elle savait… Comme le jour où elle a glissé sa belle bague de rubis à mon doigt J’ai protesté, je ne voulais pas qu’elle s’en défasse. Mais elle a insisté et, comme une petite fille obéissante, j’ai accepté son présent et ai serré Éva très fort dans mes bras. Avait-elle deviné que le temps était venu ? Lors de sa future visite, nous avons remarqué certains changements en elle dès son arrivée à l’aéroport. Nous n’avions aucune expérience (ou était-ce plutôt parce que nous n’étions pas encore assez braves) pour donner un nom à ce changement soudain dans son comportement. Nous avons donc conclu que celui-ci était dû à la fatigue causée par un long voyage.
Je lui parle de ses petits-enfants, lui montre des photos. Elle les fixe longuement, sans expression. Mon regard se penche sur ses jolies mains et je me rappelle combien cette femme si gracieuse maniait sa fourchette et son couteau avec tant d’élégance à table. Comme une reine ! Dernièrement, parce qu’elle oublie qu’elle a faim, quelqu’un doit la faire manger, doucement, comme on nourrit une enfant.
Je m’assois tout près d’elle et souris. Elle me retourne mon sourire. « Parle-moi, Éva ! Raconte-moi ton monde… » Tout est tranquille dans la pièce baignée de soleil. Ses doux yeux bleus me regardent, explorent sans ne rien trouver. Je prends sa main dans la mienne et la caresse. Le carillon de la vieille horloge sonne 14 heures puis une voix très douce monte du plus profond de mon coeur. Elle dit :
“ Je porte ma famille dans mon cœur… mon mari, mes enfants, mes petits-enfants. Il y a aussi une place pour mes vieux amis, ma mère et mon père, mes frères et mes sœurs, un chien ou deux... Comme j’aimerais vous dire combien je suis heureuse dans mon petit monde à moi. Je revois des lieux longtemps oubliés. J’entends de vieilles conversations. Je vais au marché avec ma mère et mes sœurs et nous revenons à la maison les bras remplis de sacs qui débordent de provisions et nous rions comme des enfants ! Les années passent… Je m’assois sur les marches devant la maison et regarde mes enfants jouer. Dans la cuisine, chaque fin d’après-midi, Gene s’exerce à l’accordéon et Paul récite ses tables de multiplication. Chaque soir après le dîner, mon mari s’endort en lisant dans sa vielle chaise de velours froissé et, chaques soir, son journal tombe par terre. Je le ramasse, par habitude…!
Ne me regardez pas avec cet air triste. Je viens de très loin.
Vous me visitez et je ne sais pas qui vous êtes. Vous me semblez quand même si
familiers ! Parfois il me semble reconnaître une voix et il fait si bon vous entendre rire. Je ris avec vous. Aucun problème de ce côté-là ! Quand vous me serrez dans vos bras, c’est comme si je retournais très loin dans le temps. Quand je souris, je vois deux petites larmes couler sur vos joues. Je me demande pourquoi vous pleurez ainsi… ?
J’essaie d’attraper les fantômes qui voltigent dans ma tête. J’y parviens presque mais ils s’enfuient un par un, me laissant impuissante. Je voudrais vous dire toutes ces choses mais je ne sais comment. Le médecin déclare : « Fini la haute pression, les inquiétudes, les médicaments ! » Quelle bonne nouvelle ! Il est vrai que je ne m’inquiète plus. Les jours vont et viennent et je les regarde défiler devant moi. On fait tout à ma place. J’ai même une nouvelle amie. Elle me parle, me demande si j’ai faim. Elle m’aide à m’habiller le matin et me borde tendrement la nuit venue. Elle est gentille. Elle s’appelle Marlene.
Parfois je ne suis pas très gentille avec elle… Comme lorsque je me lève au milieu de la nuit et enfile mon manteau sur ma robe de nuit. Je ne veux pas l’éveiller. J’ai juste
e-n-v-i-e de sortir ! Je veux respirer la fraîcheur de la nuit et regarder de plus près cette grosse lune qui me fait des clins d’œil la nuit de l’autre côté de ma fenêtre…Je veux voir s’ils ont besoin de moi au centre communautaire, peut-être pour servir le café ou remplir les gros plateaux en argent de jolis biscuits comme je le faisais dans le temps, vous vous souvenez ?Je passe doucement devant la chambre de Marlène et me dirige vers la porte d’entrée. Je dois faire beaucoup de bruit en cherchant à l’ouvrir parce que Marlène est soudainement à mes côtés et s’exclame : « Non, Éva, tu dois retourner au lit ! » Je la dévisage, surprise, et essaie de lui expliquer que je serai bientôt revenue. Mai je demeure muette et baisse la tête, comme une petite fille coupable. Elle me prend la main et me ramène dans ma chambre. Il y a toujours demain…
Ne vous en faites pas si je me trompe de nom lorsque je m’adresse à vous. Je ne suis plus sûre de rien. Votre monde est trop grand, votre monde tourne trop vite ! Prenez bien soin de vous et surveillez cette pression artérielle!! C’est tellement plus facile où je suis. Mais cet endroit n’est pas pour vous. Vous appartenez à « votre » monde, où on a besoin de vous. Quand mon mari est mort, je me suis tout à coup sentie inutile. Je veux tant être avec lui. J’ai trouvé un endroit pour maintenant – une salle d’attente – où je me sens en sécurité. Ne soyez pas tristes pour moi… »
Je sais que ces mots ne nous ramèneront pas notre Éva. Je sais que nos cœurs se briseront un peu plus chaque fois que nous la visiterons. Elle sourira parfois, mais elle ne se rappellera jamais plus nos noms. Nous ferons de courtes promenades avec elle en espérant qu’elle nous offrira son beau sourire en sentant la douce caresse du soleil sur ses frêles épaules. Nous n’aurons sans doute jamais plus nos longues conversations animées avec elle, mais continuerons de lui parler avec beaucoup d’amour.Une chose est certaine : le souvenir de cette merveilleuse femme dont le passage sur cette terre a tant enjolivé notre planète sera à jamais gravé dans nos cœurs !