Mon enfance comme Reine des près


L’incommensurable privilège d’être née à la campagne a fait de moi une reine-des-prés, attentive au rythme des saisons et en communion avec la nature.

Frères et sœurs, nous gambadions dans la prairie, défiions les montagnes et explorions la forêt, à l’affût constant de nouvelles découvertes.

L’immensité de la plaine plongeant notre regard loin dans des rêves les plus fous, nous envahissait de sentiments les plus nobles.

Quand le blanc des marguerites, le jaune des renoncules et l’oranger des épervières se fondaient dans la palette infinie des couchers de soleil, nos yeux s’élargissaient dans les profondeurs de l’horizon.

La brise transportant l’arôme suave du trèfle rose et du mélilot jaune nous enivrait de bonheur.

Invités étions-nous à partager l’exaltation du vent faisant valser blés et graminées.

Quel plaisir nous éprouvions à nous laisser caresser par les chauds rayons du soleil ou pénétrer par une pluie douce et sensuelle, à se prolonger dans les nuits chaudes et animées, à danser au rythme incandescent des aurores boréales, à jouer à la dérobade avec les lucioles, à chanter avec les cigales crânant les fourmis dans leur labeur acharné, à s’endormir aux plaintes doucereuses des engoulevents errants, à saliver en goûtant furtivement de petits fruits écarlates, tels des fruits défendus.

La sucrerie de mon grand-père aujourd’hui devenu le parc Vanier situé rue Lavergne était notre site olympique, notre aire de pique-nique de rafraîchissement et d’amusements et notre abri en cas de pluie. Nous grimpions aux arbres improvisant balançoire et tremplin.

L’Angélus du midi, projetant loin ses appels par des échos répétés ramenait à la maison nos ventres affamés. Le visage perlant d’excitation nous courions, galopions, croisant au passage veaux et chevaux par monts et par vaux. Nous nous arrêtions quelque peu, trempant nos pieds endoloris dans le ruisseau.

Pour nous faire beaux et gentils nous nous enguirlandions de tiges de pissenlits entrelacées et fabriquions de magnifiques bouquets de marguerites blanches ou jaunes, de salicaires violacées et de boutons d’or que nous allions offrir à notre maman en or.

Après avoir apaisé notre faim, rassasiés, nous sortions de table irrésistiblement attirés vers cette nonchalante prairie et cette aguichante forêt, nous retournions gaiement vers cette liberté chérie.

Quand nous étions un peu plus grands, la redoutable petite rivière Shawinigan nous invitait à se rafraîchir dans son lit tout en haut de la chute. Teintée d’appréhension, la permissivité de ma mère nous incitait à la plus grande prudence lorsqu’elle nous chantait « La légende des flots bleus » où trois petits aventuriers se seraient noyés ». Nous étions si impressionnés que nous étions tentés de relever le défi en espérant apprivoiser ce bassin d’eau d’apparence tranquille qui subitement pourrait nous emporter dans sa cascade rocheuse et gluante. À notre retour, soulagée, maman arborait un large sourire de satisfaction frôlant la reconnaissance, fière de sa mise en garde et nous, contents d’avoir défié dame Nature.

Plus près de la maison nous ne pouvions nous lasser d’explorer grange, hangar, poulailler et écurie où ça sentait bon la santé et où nous étions assurés d’y trouver amis et compagnie. Oui les animaux de la ferme, beuglant fort leurs droits territoriaux, nous assuraient de leur protection contre les animaux sauvages près des bâtiments, fidèles à nous procurer nourriture et sécurité.

Paraît-il que j’étais une enfant timide et pacifique, je m’éloignais volontiers des disputes déclenchées entre enfants préférant me retirer dans mon imaginaire harmonieux. L’instinct maternel tapi au fond de mon cœur se manifestait déjà en me réfugiant avec ma poupée, jouet préféré entre tous, je pouvais me confier, la soigner, la dorloter, la coiffer, jouer à l’école. Ces mises en scène, ces pièces de théâtre, étaient la plupart du temps partagées avec ma meilleure amie Madeleine Laroche devenue Mme Plamondon, sénatrice à Ottawa.

Plus tard, en délaissant mes poupées j’amuserai longtemps les petits du voisinage. Ma mère a tôt fait de déceler en moi la maîtresse d’école en devenir. Je jouais à l’école même avec des boutons de différentes couleurs et de dimensions. Je formais des ensembles de petits ou de grands. J’apparentais par instinct les couleurs complémentaires orangé – bleu – rouge vert – jaune violet. Je les plaçais en rang. Je m’initiais tout à la fois aux mathématiques et à l’art de la couleur, à l’ordre et à la discipline.

Je n’ai jamais su pourquoi ma mère m’appelait « son grand livre ». Étais-je volubile? Semblais-je avide de connaissances avec mes questions? Étais-je aussi communicative qu’un livre ouvert? Étais-je d’une trop grande transparence avec ma sensibilité à fleur d’âme? Étais-je trop spontanée, laissant deviner mes émotions, J’en ai conclu qu’être trop vraie c’est aussi être un peu naïve.

J’apprendrai plus tard à nuancer pour éviter d’être la cible de prédateur psychologique. Adolescente, je devrai brandir mon affirmation en m’affranchissant de la surprotection de ma sœur Cécile de quinze mois mon aînée qui se portait constamment à ma défense au moindre obstacle.

Mariette Isabelle
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