L'ange du troisième étage


J'ai un bébé. Oh, pardon, je m'exprime gauchement :
il y a un bébé sur la porte de mon bureau.

Que je me déplace vers la gauche ou vers la droite, ses yeux me suivent et ne cessent de me dévisager. Il y a un petit quelque chose d'effronté dans son regard, à un point tel que me remontent en mémoire quelques mots du psaume 139 :
" Que je me lève ou je m'assoie, tu le sais, tu perces de loin mes pensées " Il me chavire le coeur. Est-ce qu'il devinerait tout ? Je me le demande encore. On jurerait qu'un ange monte la garde à ma porte, Mais, contrairement à celui de l'Éden, il ne porte pas de glaive flamboyant. Ça me rassure.


Et cela me transporte bien des années en arrière, à l'époque de ma tendre jeunesse, assis sur le perron de la maison, face au soleil levant, Je maniais l'insouciance et la liberté d'exister avec une adresse souveraine. Là où les adultes passaient la tête haute, comme si, hélas, ils avaient déjà tout vu, tout entendu, moi, je m'arrêtais tout net, proprement sidéré, les yeux exorbités fixant n'importe quoi comme si c'eût été la dernière découverte du jour. Mais ça l'était, que je vous dis. Des oiseaux s'arrêtaient un instant comme pour m'interroger : " Es-tu dieu ou un homme ? Je leur souriais de toutes les dents que j'avais, puis ils s'envolaient de nouveau, mon sourire au bec.

À bien y songer, je crois qu'effectivement à cette époque de notre vie nous étions tous des dieux, mais nous ne le savions , grand Dieu ! La pureté de notre regard en a mangé un coup. Autrefois, il n'y avait qu'un homme en nous. Maintenant, il y en a deux ; oui, je vous le jure, je les sens bouger et s'interpeller en moi.
Pas vous ? Si saint Paul, tout saint qu'il fût, en a fait le triste constat, comment voulez-vous que nous tous, pauvres pécheurs, nous prétendions l'ignorer ?

Oui, ça bouge en grand dans notre cabane, mais rien ne nous empêche de revenir quelquefois en arrière et de goûter à la joie incomparable de se sentir exister, de faire une bonne communion spirituelle avec la merveilleuse nature qui nous enveloppe de toutes parts. J'ai lu dernièrement cette phrase bien appropriée de Chesterton : "Plaisanter n'est pas très digne, c'est pourquoi cela fait tant de bien à l'âme. " Qui a fait de notre Dieu un Dieu éperdument triste ? Notre Dieu, le vrai, est un enfant, et tenez, je l'entends rire d'ici : il vient d'en entendre une bien bonne ! Vous ne savez pas combien j'ai hâte de m'assoir tout près de lui pour lui conter la dernière.

Viens nous dire Seigneur, avant qu'il ne soit trop tard, que nous prenons la vie bien trop au sérieux, Mais où donc se sont envolés nos rires d'enfants ? Notre liberté à rendre le diable jaloux ? De savoir que nous sommes tous et toutes des enfants de Dieu, cela devrait sans cesse nous tenir la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Écoutez les tout-petits lorsqu'ils rient : c'est un morceau du ciel qui nous arrive tout droit dans la face, Dieu lui même a toutes les peines du monde à rivaliser avec eux. Il y parvient, mais chaque fois ça l'étonne énormément. Et il se dit : " Pourtant, ça devrait m'être naturel ; puisque je les ai créés à mon image. "

Marcel Provost



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