Il était une fois une statue de sel
qui voulait voir la mer.
La mer, qu'elle s'était fait raconter bien souvent,
exerçait sur elle
une attraction invincible,
une véritable fascination.
Un jour,
n'y tenant plus,
la statue se mit en marche,
résolument,
vers l'immense étendue d'eau salée.
Parvenue sur la plage,
elle trempa doucement les pieds
dans l'eau du rivage.
Mais la vague qui s'avançait
ne tarda pas à lui lécher les genoux
en guise de bonjour
et le ressac la poussa plus loin
sur les flots aux reflets d'argent.
Que c'était beau!
Et comme c'était bon!
Sans trop s'en rendre compte,
à force de contempler cette grande dame,
notre statue se retrouva dans l'eau
jusqu'à la ceinture.
Mais quelle ne fut pas sa surprise
de constater
qu'à mesure qu'elle s'enfonçait dans l'onde
elle fondait :
son sel se diluait et se mêlait au sel de la mer.
Impossible désormais de reculer,
de revenir en arrière :
elle n'avait plus de pieds,
plus de jambes,
bientôt plus de bassin.
Mais ce qui la renversait,
c'est qu'elle s'en trouvait bien.
Elle continua donc à avancer
toute heureuse de se perdre
dans cet univers aquatique.
Vint un moment
où on ne la vit plus du tout.
Non pas qu'elle était très éloignée de la rive,
c'était plutôt qu'elle était confondue
entièrement avec la mer elle-même.
Était-ce la mer
qui s'était répandue en elle?
Ou était-ce elle
qui s'était perdue dans la mer?
On ne sait pas.
Tout ce que l'on sait,
c'est qu'on ne la revit jamais
ou plutôt
c'est qu'on la voyait sans la voir
chaque fois qu'on regardait la mer.
Jules BEAULAC,
Et Jésus, dans notre vie? Éd. Paulines, Montréal 1990.
site: http://www.ntic.qc.ca/~jbeaulac/